Objet d’intérêt pour le genre documentaire, la crise migratoire en Europe se perçoit désormais à travers la fiction et pose une question de fond : comment témoigner du drame humain de ces milliers de réfugiés sans verser dans le manichéisme ou l’angélisme ? Une question à laquelle Matteo Garrone n’avait pas su trouver de réponse, avec son récent Moi capitaine, sabordant toutes ses bonnes intentions par un formalisme maladroit. Mêmes causes, mêmes effets, pourrait on dire, avec la Polonaise Agnieszka Holland qui s'emploie à nous alerter sur le sort des migrants à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à travers un film sans concessions et, surtout, sans nuances...

Plus que toutes, une séquence résume ce qu’est réellement Green Border : vers la fin du film, une famille syrienne s’échappe d’un champ de maïs, apeurée par les bruits d’une moissonneuse-batteuse. À ce moment-là, la caméra se fixe à la hauteur du fermier et exalte l’image d’une machine infernale prête à déchiqueter les plus faibles. Si la métaphore est peu subtile, elle a le mérite de représenter la démarche filmique de son auteur : une machine folle qui fonce tête bêche vers son objectif, lourdement, bruyamment, mécaniquement.

Construit en cinq actes principaux, le film suit tour à tour les différents protagonistes, migrants, activistes, gardes-frontières, citoyens lambdas. À travers leurs différents parcours et points de vue, Holland brosse un portrait relativement complet de la crise qui se joue entre la Biélorussie et la Pologne, sur cette bande de terre boueuse et boisée, aux confins de l’Union européenne. Le regard se fait perçant sur une réalité, sans doute trop peu connue, qui est celle d’une migration instrumentalisée par Alexandre Loukachenko : les individus sont ballotés pour peser politiquement sur l’Europe, déplacés d’une frontière à une autre, abandonnés dans un « no man’s land » entre deux murs de barbelés. Au nom d’une indignation respectable, Agnieszka Holland s’efforce ainsi d’éveiller la conscience d’un spectateur supposément incapable de regarder la réalité en face : on va alors exhiber les drames et les douleurs pour les rendre bien visibles, on va forcer l’observateur à avoir les yeux bien ouverts pour ne pas manquer les grands méchants de l’histoire.

Persuadé d’être dans son bon droit, Green Border n’a aucun scrupule à se transformer en tract humanitaire tonitruant, s’octroyant le droit à accumuler les saynètes sordides (pour bien faire voir, vous comprenez) et les poncifs lourdauds (pour bien nous faire comprendre, évidemment). Pour s’assurer de l’adhésion de son spectateur, le film s’appuie sur un scénario au surlignage constant, épaississant les traits des protagonistes comme principal argument à sa diatribe : les gentils sont gentils, comme la famille accueillant les jeunes migrants, et les méchants sont méchants, comme les policiers polonais et les militaires biélorusses. Finalement, à l’exception d’un policier polonais travaillé par la culpabilité (dans un passage également très cliché), les forces de l’ordre sont présentées avec manichéisme. Sans remettre en question la violence qu’ils infligent aux réfugiés, leur point de vue aurait gagné à être approfondie. Un manichéisme que le montage entretient tangiblement, en alternant passages éprouvants (corps malmenés par l’ordre policier) et dopés en bons sentiments (communions entre ados polonais et africains...).

Mais, malheureusement, Green Border ne s’arrête pas là et se sert de l’image pour exalter le pathos et exhiber l’horreur, comme la mort de l’enfant syrien (rappelant de manière impudique la célèbre image du petit Aylan) que le spectateur est cruellement obligé de regarder. L’image exhibe, encore et toujours, sans retenue ni pudeur, le corps meurtri d’un vieillard, souillé d’un enfant ou malmené d’une femme enceinte. Avant de conclure son périple dans des excréments que même Ruben Östlund se serait privé de filmer. Une image, également, qui ne lésine pas sur la symbolique épaisse (les fleurs fanées préfigurant les calvaires à venir, le drapeau de l’UE apparaissant derrière les survivants à la fin du film...) comme pour nous rappeler, au porte-voix, ses intentions militantes.

Finalement, en dépit de ses bonnes intentions, Green Border relève trop de la fiction appuyée, tire-larme et manichéenne, pour apporter un semblant d’éclairage, initier une véritable réflexion ou même provoquer une émotion profonde. Le film dérange par son indécence. Le sujet aurait mérité un bien meilleur traitement.

Le 13 février 2024

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Procol Harum

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